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Un dialogue de Lamassoure

Cher Monsieur Lamassoure,

J'ai appris par PCInpact, Reuters et Clubic que vous aviez proposé une taxe sur les nouvelles technologies afin de financer l'Europe. Je ne peux que vous féliciter pour cette initiative ! Voilà en effet une excellente occasion pour la France de montrer qu'elle reste attachée à la construction européenne, en dépit de la chienlit qui a voté contre la Constitution l'année dernière. En fait, je suis tellement emballé par votre projet que j'aimerais vous présenter modestement dans ce billet un scénario possible pour que vous arriviez à vos fins. J'espère que vous pardonnerez la prétention d'un humble technicien dont les compétences ne sauraient égaler celles des nombreux conseillers qui ont dû statuer sur ce cas.

Mes connaissances du monde de la téléphonie étant insuffisantes pour que j'aborde la partie SMS, je me concentrerai sur la partie email. Si j'en crois mes lectures, vous suggérez que chaque internaute paye une taxe de 0.00001 cents pour chaque message électronique qu'il envoie. Cette somme ridicule multipliée par les milliards de mails qui transitent chaque jour sur le réseau constituerait au final une source importante de revenus. Pour étudier la faisabilité technique de la chose, commençons par examiner le parcours classique d'un message électronique. Lorsqu'un internaute clique sur le bouton "Envoyer" dans Eudora, Outlook Express ou Thunderbird afin d'expédier un message qu'il vient de rédiger, ce dernier est transmis vers un ordinateur hébergé par son fournisseur d'accès portant le nom barbare de "serveur SMTP". Deux cas peuvent alors se présenter : Si l'expéditeur et le destinataire sont abonnés chez le même fournisseur d'accès, le message posté par le premier se voit stocké en attendant que le second le récupère. Dans le cas contraire, le serveur SMTP du fournisseur d'accès de l'expéditeur transmet le message au serveur SMTP du fournisseur d'accès du destinataire qui se charge de le stocker (je simplifie à mort).

Pour appliquer une taxe sur chaque message électronique il suffit donc de demander aux fournisseurs d'accès de garder un compteur individuel d'envoi pour chaque abonné. Ca paraît enfantin. Malheureusement, Monsieur le Député, vous savez comme moi que les membres de cette profession ont tendance à se plaindre dès qu'on leur demande de modifier (même légèrement) une infrastructure gérant quelques centaines de milliers de comptes. Ils commenceront par vous expliquer qu'aujourd'hui, la plupart des courriels sont envoyés de manière semi-anonyme. En effet, bien que le protocole SMTP permette théoriquement d'exiger un login et un mot de passe lors de l'expédition d'un message, très peu de fournisseurs le demandent. Ils se contentent généralement de vérifier que les messages acheminés par leurs serveurs proviennent ou sont destinés à leurs abonnés. Si vous leur demandez d'obliger leurs clients à s'identifier pour envoyer des mails, vous pouvez être certain qu'ils vous rétorqueront que ces derniers risquent d'être perturbés, provoquant une explosion des pôles d'assistance téléphonique. Pour vous préserver de ce genre de protestation ridicule, je vous suggère de vous boucher les oreilles et de siffloter. De toutes manières, les fournisseurs d'accès sont déjà censés garder les informations de connexion de leurs clients pendant un an. Ces sociétés étant d'une rare malhonnêteté, il est en outre probable qu'elles sous-évaluent volontairement le nombre de mails envoyés par leurs abonnés. Il s'avère donc indispensable de créer un organisme chargé d'effectuer des contrôles réguliers. Je compte sur votre imagination pour trouver un moyen original de financer cette nouvelle structure.

Votre réforme salutaire risque par ailleurs d'être sévèrement critiquée par les internautes en général, et les professionnels de l'informatique en particulier. Il serait en effet utopique d'attendre le moindre soutien d'une population qui n'a jamais accepté les mesures indispensables que les gouvernements successifs ont patiemment mises en place telles que la taxe sur les supports vierges, la Loi sur la Confiance en l'Economie Numérique et la DADVSI . Quelques illuminés tenteront ainsi de convaincre l'opinion publique que la taxation des emails est totalement contraire à la philosophie d'Internet, tandis que d'autres auront le cynisme de vous demander si vous envisagez à plus long terme de taxer chaque litre d'air inspiré ou chaque pas effectué par vos concitoyens. Pour contrer cette grogne, votre meilleure arme consistera à affirmer que vos détracteurs ne sont pas de bons européens. La vraie raison pour laquelle ils ne veulent pas payer est qu'ils désirent préserver leur anonymat afin de s'échanger par mail des mp3 piratés et des photos pédophiles. S'ils insistent et vous reprochent de faire des amalgames faciles, bouchez-vous les oreilles et sifflotez.

Ma présentation touche à sa fin. Je serai très heureux qu'elle puisse vous être utile. Pour être exhaustif, je me vois néanmoins contraint de mentionner quelques éléments dont votre courageuse entreprise risque de prendre ombrage :

  1. Avec ce projet de taxe, l'UMP passe définitivement pour un parti de vieux croulants ne comprenant rien aux nouvelles technologies et s'acharnant sur les internautes.
  2. Il existe de nombreuses manières de contourner la taxe : prendre un compte mail à l'étranger, créer un nouveau protocole, installer un serveur SMTP sur son propre ordinateur, utiliser des outils de communication alternatifs (blogs, forums, chat), etc.
  3. Il n'est pas du tout garanti que l'argent récupéré grâce à cette taxe compense les moyens énormes qu'il faudra investir pour l'appliquer.

Pour ces derniers points, j'ai bien peur que se boucher les oreilles et siffloter soit inopérant.

Bien cordialement.

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